09.02.2009
Conduite accompagnée
Claudine avait envie de conduire, tout à coup, comme ça. Nous étions sortis du bar, Claudine, Yasmine et moi, ivres. Claudine a regardé mon auto, ma “voiture de mafioso” comme elle l’appelle, et a décrété J’ai envie d’apprendre à conduire. Il était deux heures du matin. Je l’ai fait s’installer au volant et je me suis assis à côté d’elle. Je lui ai expliqué sommairement — très sommairement — comment ça se passait sous le capot, le rôle des commandes, tout ça. Yasmine nous regardait sur le trottoir. Claudine a mis le contact, fait tourner le moteur, très fière, très contente. Je lui ai dit d’appuyer à fond sur la pédale du pied gauche, j’ai posé ma main sur la sienne pour la guider, lui ai fait passer la première en gardant surtout la pédale enfoncée. Elle pouvait faire ronfler le moteur. Je lui ai montré comment relâcher le frein à main, sinon, on ne bougerait pas. Avant que j’aie pu continuer à faire d’elle une conductrice émérite, comme on dit, Yasmine s’est approchée d’elle et s’est penchée dans l’auto par la vitre baissée, sans doute pour lui dire que c’était étrange de la voir au vo... Claudine, qui faisait ronfler le moteur tant et plus, a oublié la pédale de gauche pour mieux l’écouter, et a embrayé d’un seul coup.
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06.02.2009
Coquille
J’avais trois ans et trois mois jour pour jour. Ce fut ma première coquille Saint-Jacques. Ça ne ressemblait à rien d’autre, rien de connu. Je me souviens que ma mère ôta le corail, je ne sais pas pourquoi. C’est Marie, Marie Fouquet qui avait préparé ces coquilles. Marie Fouquet était une merveilleuse cuisinière — elle n’aurait pas imaginé préparer une soupe de poisson sans tête de congre dans le bouillon. Elle nous avait invités pour ce déjeuner dans ce qu’on s’appelait la “vigie”, une sorte de cabanon-véranda posée au bout de son jardin, au lieu dit la Vécrie, sur les rochers, face à un estuaire qui à cet endroit exactement devenait l’océan. L’occasion était exceptionnelle. J’avais la bouche pleine de ma première coquille Saint Jacques quand les exclamations se sont élevées. Le navire sortait du port, des Chantiers, et traversait l’horizon, lentement. Il me parut à la fois très lointain et très grand (je ne peux le revoir que dans cette vision de mes trois ans, je ne peux pas ajuster un regard adulte sur ça, c’est toujours ces yeux de trois ans qui regardent le navire, comme un objet dont on ne sait s’il est à portée de main, ou extrêmement distant).

Il est, là, à portée de main.

J’ai pris quelques photos, cet après-midi, rond-point des Champs-Elysées. La toute dernière vision de lui que j’avais vu naître, de tout près cette fois. Je me suis assis sur une de ses chaises. La coque rongée, peinte et repeinte et rerongée, transformée en œuvres d’art, en écailles fort belles. Sûrement des enchères pharamineuses. Le centimètre carré de France sera inabordable.

Hier soir j’ai mangé une ou deux coquilles Saint-Jacques. Surgelées. Marie Fouquet n’est plus depuis longtemps derrière ses fourneaux. Je ne sais pas si la vigie existe encore. Si le jardin existe encore. Je n’ai plus trois ans et trois mois, je ne suis plus devant la mer.

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17.09.2008
Canal

Le canal ne mène nulle part. Il ne va pas. Il ne coule pas, mais prête à s’y laisser couler. Il ne stagne pas non plus, et refuse de refléter platement le ciel, sauf la nuit, quand du ciel ne peuvent être reflétées que les lampes au sodium. J’aime le canal parce qu’il est hybride : ni rivière, ni lac, ni mer, constitutivement artificiel, fait par et pour les hommes. J’embrasse sur chaque pavé du canal le fond de culotte des ouvriers disparus des fabriques disparues des entrepôts disparus des entreprises disparues des petites fortunes familiales disparues des illusions bourgeoises disparues des rêves prolétariens disparus. Quand je m’asseois sur le bord du canal je me couche sur les plans inclinés de chargement, devant les portes cochères béantes, les chevaux me piétinent le corps, les roues ferrées me lardent de rouge, les ballots mous et les caisses dures heurtent mes tempes, je me fais charpie que le temps abandonne aux chiens. Un gosse en maillot vert saute dans l’eau verte, il est venu de Roumanie pour ça, sauter dans le canal, et nager vers l’autre rive. Ses frères font mousser la savonnette plus loin, à l’entrée du tunnel ferroviaire, et le canal écume. Les bateaux de plaisance attendent les plaisanciers. La fumée de ma cigarette remonte vers la manufacture des tabacs disparue. À cinq heures le dimanche, les hommes s’ennuient. Le canal se plaint, il appelle des bras. Je lui rends le désir qu’il me donne.
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09.05.2008
La citation du jour

Moi, vivante, j'ai du mal.
02:17 Publié dans Citations du jour | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
03.04.2008
Ma fenêtre

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