09.05.2008

La citation du jour



Moi, vivante, j'ai du mal.

03.04.2008

Ma fenêtre

14.12.2007

De ma fenêtre



Ce que je vois au réveil, de ma fenêtre : les choses les plus bêtes me font quelquefois sourire et rêver. Pourquoi ne pas commencer la journée avec une grue barrée ? Puisqu’il faut la commencer, cette journée (ne rêve pas, il faut la commencer cette journée, l’achever ce sera du luxe, de la myrrhe de l’encens de l’éllébore ou je ne sais quoi, mais en attendant il faut la commencer, toi là, à ta fenêtre, avec les poches sous les yeux, il faut la commencer), donc oui commencer la journée avec une grue barrée. Vraiment barrée. Dans la tiédeur du lit. Une vraie pute psychopathe. Qui embrasserait. Y trouverait plaisir, pour de vrai, par vice pur. Qui saurait d’instinct, deux sucres dans le Nescafé Sélection avec un trait d’eau froide pour que je ne me brûle pas la gueule s’il te plaît merci. Qui vous emprunterait le peignoir jaune (j’adore qu’on m’emprunte le peignoir jaune, ça n’arrive jamais). Qui vous demanderait où je range les lames du Gillette Sensor II (et là j’interviens pour demander exactement ce que la grue barrée veut se raser, parce qu’il y a des choses auxquelles on ne touche pas — même au fil du rasoir). Qui rirait avec vous à la fenêtre, sans malice, du panneau idiot sur lequel un plaisantin (c'est quoi un plaisantin ?) a ajouté un G***, et qui embrasserait (que j’embrasserais) encore entre café et mousse à raser. Donc les choses les plus bêtes vues de ma fenêtre (parce qu’il faut la commencer cette journée, ne fut-ce que pour avoir le plaisir de l’achever) me font sourire et rêver aux choses les plus bêtes du bonheur, une seconde, pour un petit post vaguement sous influence(s).

18.11.2007

Sans titre VII (Juste décoratif)






C'est la trace d'un lecteur, trouvée sur mes stats. Je n'ai pas fait Langues O., mais je trouve ça décoratif.

15.11.2007

Ce soir, je pense à Elle (rééd.)

Elle accrochait ses culottes au mur. Noires, rouges, en dentelle toujours. On peut ne se souvenir d'elle que pour cela : elle était celle qui punaisait ses petites culottes au mur. Selon un ordre, une hiérarchie qu’elle seule pouvait établir, comme toute hiérarchie dans sa vie. Sinon les murs étaient nus. Entre les culottes il y avait aussi un poème, une page grossièrement arrachée à un livre. Je m’en souviens :

Avec mes cinq doigts trempés dans le whisky...
...avec mes cris hurlés à tue-tête...*

Il y avait aussi le nom de son premier amour écrit en paquets de Dunhill à la tête de son lit, qui devait occuper un bon mètre. Elle fumait trois paquets de Dunhill par jour, de ces paquets de vingt, à deux cases ; passait sa vie à ouvrir les demi-paquets, à jeter le petit papier doré, à allumer des cigarettes pour les écraser aussitôt.
Elle était extrêmement belle. Se disait juive, arabe et corse. Elle était tout cela, au moins. Portait ses ongles longs de quatre centimètres, verts, noirs, ou naturels. Ensemble nous chantions “Dont Rain on my Parade” et “Maybe This Time”, avec les gestes, même si elle ne savait pas un mot d’anglais. Elle n’aimait pas les homos. Ça ne l’intéressait pas. Elle n’avait pas besoin d’eux pour jouer les reines de la nuit et séduire sans risque. Elle ne craignait pas le risque. Elle m’aimait, moi, je crois. Quand elle réunissait ses longs cheveux noirs, bouclés, en chignon serré, dégageait son grand front bombé, ses yeux noirs étiré sur les tempes, on ne pouvait pas ne pas voir à quel point elle était belle.
Elle n’aimait que la vulgarité, triomphante. Ne se concevait que vulgaire : une reine dans vingt-cinq mètres carrés, ainsi se définissait-elle. Elle avait vécu ses plus belles années au Régina, à Nice. Elle disait que la vie pour elle c’était le nounours tout pourri au fond de la vitrine, au milieu des jouets somptueux dont elle se moquait. Elle se moquait d’elle-même, sérieusement. Convoquait les amis présents pour la séance de maquillage, le rituel : installait le matériel sacré sur la table, et devant tous, commençait de se faire le visage de l’excès. Grimaçait devant le miroir, exprès. Le rouge, le blush — très peu —, la poudre — très blanche — le rouge très sombre, le rimmel : des tonnes. Elle chargeait et rechargeait ses cils, à outrance, à démence. Puis des fards bruns, gris, sombres et nacrés. Puis elle posait sur ses yeux d’énormes lunettes de soleil noires, à la Jackie Kennedy, pour cacher tout ça.

Avec mes cinq doigts trempés dans le whisky...
...avec mes cris...
...avec le mouchoir que je déchire...*

Elle se disait très belle et très vulgaire, niçoise et juive et corse et arabe, elle ne se disait pas folle. Ça, elle ne pouvait pas. À la moindre suggestion de ça, elle aurait tué. Au mot de folle, un éclair invisible traversait l’air, glacé. Quand elle n’avait plus un sou, elle allait s’acheter une fiasque de rhum de cuisine au Codec. Elle était malade. Ajoutait encore du rimmel. Laissait sur son répondeur un message d’annonce indiquant la membrure de son amant du moment. Haïssait les hommes. Leur extorquait au culot des Pascal qu’elle glissait dans le collier de son chien-loup étique, rabougri, athrophié d’avoir grandi dans vingt-cinq mètres carrés, dans la lumière électrique et les bougies incessament allumées, dans la fumée des Dunhill, les vocalises de Babs et de Liza.

... avec mes cris,
avec le crayon rouge que je casse en deux ,
et le briquet que je jette par la fenêtre...*

Elle n’a jamais voulu me dire quel était ce poème, d’où il venait, qui l’avait écrit. À quel livre elle l’avait arraché. Le poème me fascinait. Elle disait qu’elle ne savait plus ; ça ne l’intéressait pas de me le dire. Ou bien elle ne savait plus, vraiment. Elle avait pu le ramasser dans le caniveau en rentrant au petit matin, dans les Halles. Elle ne répondait même pas, passait un peignoir, et je regardais scintiller son bracelet de cheville. Le peignoir entrouvert montrait ses seins parfais, ronds, petits, blancs. Elle laissait du rouge partout, sur les verres, sur les filtres, du rouge partout dans la maison. Comme une préfiguration.

Des années plus tard, ailleurs, très ailleurs, j’ai retrouvé par hasard ce poème, et connu son auteur. C’était Claude Maillard. Le recueil s’appelait Ventre Amer. Elle m’en a offert un exemplaire, m’a ré-écrit le poème sur la page, en dédicace, en utilisant trois stylos de la même main, de trois couleurs.

... avec mes cris hurlés à tue-tête,
avec le crayon rouge que je casse en deux
et le briquet que je jette par la fenêtre...
...je te cloue,
et tu oses encore vivre.*

*Fragments cités de mémoire, je n’ai jamais su ce poème par cœur.